Le travailleur social, bon samaritain des temps modernes ? (1)

Aider… qu’est-ce que cela signifie pour un travailleur social ? Les travailleurs sociaux parlent régulièrement d’intervention sociale d’aide à la personne. L’association du mot intervention avec le mot aide peut paraître contradictoire si on estime que le mot intervention traduit un acte volontaire qui ferait peu de place à la personne alors que le mot aide requiert sa participation ou tout au moins son consentement. « L’intervention sociale d’aide à la personne est une démarche volontaire et interactive, menée par un travailleur social qui met en œuvre des méthodes participatives avec la personne qui demande ou accepte son aide, dans l’objectif d’améliorer sa situation, ses rapports avec l’environnement, voire de les transformer. L’intervention sociale s’appuie sur le respect et la valeur intrinsèque de chaque personne, en tant qu’acteur et sujet de droits et de devoirs2 ». « Ce qui est au cœur de ce métier là, c’est l’homme qu’on écoute, auquel on sauve la mise et la face en prenant, quoi qu’il arrive, parti pour lui, sans prendre parti contre la société, sinon dans la mesure où il le faut, et pas au-delà de la mesure où elle le tolère3 » Une valeur et une méthodologie. L’intervention sociale consiste moins à agir sur la personne que sur les conditions qui permettent à cette personne de mettre en œuvre ses propres capacités. Le travail social repose sur des valeurs fondamentales qui sont essentiellement des valeurs humanistes qui prônent la foi en l’homme et le respect de celui-ci, et des valeurs démocratiques. De ces valeurs découlent des principes éthiques : la singularité qui conduit à l’acceptation de la personnalité d’autrui et de ses différences La liberté et l’autodétermination des personnes c’est-à-dire leur droit à disposer d’elles-mêmes et de faire leurs propres choix Le respect de l’intimité et de la vie privée des personnes qui implique notamment la recherche du consentement de la personne pour toute intervention la concernant. L’autonomie de la personne : chacun a en soi des capacités et des potentialités L’interdépendance, qui se traduit par les droits et devoirs de chacun ainsi que les responsabilités sociales de tout citoyen. L’intervention sociale est une aide qui concerne non seulement la situation de la personne, mais se situe au niveau du rapport de cette personne avec cette situation. Pour y parvenir, l’aide individualisée utilise une démarche rigoureuse qui comprend quatre principales étapes : l’étude de la situation et le rassemblement des faits, le diagnostic social basé sur l’interprétation de ces données, le plan d’action qui va être négocié avec la personne concernée et l’évaluation de l’intervention.

Une ouverture à l’altérité. La rencontre, l’accueil, l’écoute, la disponibilité sont primordiales ; elles favorisent la reconnaissance et la considération de chaque être humain. Le professionnel s’inscrira non pas dans une relation affective de compassion (« souffrir avec »), mais dans une relation d’empathie. L’empathie, c’est cette démarche d’ouverture à et de compréhension de la souffrance de l’autre qui permet de l’accueillir, sans se laisser posséder par elle, sans que sa propre personne ne s’y noie. Dès lors, l’effort du travailleur social portera à la fois sur la valorisation /revalorisation du sujet à ses propres yeux et à ceux d’autrui, et sur la résolution des difficultés rencontrées en prenant appui sur le lien social. Son action sera orientée par des valeurs qui sont proches des valeurs chrétiennes. L’humanisme social l’incitera à aider la personne pour elle-même, mais dans ses liens avec les autres. Il tiendra compte de l’espace ouvert à l’altérité. Il s’agit de dépasser l’être en tant que tel en le considérant d’autant plus unique et précieux qu’on envisage son altérité, c’est-à-dire ses liens avec autrui, sa place et son rôle dans la société. En ces temps d’exclusion, d’effritement de la société salariale… chacun prend conscience que de plus en plus de gens sont menacés d’inutilité sociale et que cette disqualification n’arrive pas qu’aux autres. C’est parce que la menace pèse ou semble peser sur tout le corps social que la question de l’insertion devient centrale, cruciale. Elle ne concerne plus seulement les exclus. Elle éclaire différemment la question de la cohésion sociale, comme si son évocation permettait de se protéger soi-même grâce au corps social tout entier. L’Autre envisagé comme sujet. Le travail social postule et reconnaît à chaque personne une place et une capacité à prendre un rôle dans la société. « Une société démocratique est une société qui reconnaît l’autre, non pas dans sa différence mais comme sujet ». Pour Alain Touraine, « être sujet, n’est pas être un individu, être sujet c’est avoir la volonté d’être acteur, c’est-à-dire, de modifier son environnement plutôt que d’être déterminé par lui ». Mais il est nécessaire d’être vigilant au risque qu’on ne finisse par blâmer le sujet en le rendant coupable de sa situation, surtout quand l’aggravation des conditions socio-économiques blesse les plus vulnérables. Selon le mot de Margot Breton, le risque est alors « d’ajouter l’insulte au mal ». La condition élémentaire de l’avènement de la personne comme sujet, ne dépend pas seulement d’elle-même, ni du travail social, mais bien de la société, de ses valeurs, de ses structures sociales et des conditions sociales qu’elle offre. C’est pourquoi, il ne suffit pas au travailleur social d’énoncer sur un plan éthique une certaine foi dans les capacités des personnes. Il lui revient d’en faciliter la mise en œuvre par des interventions appropriées. Dans le tandem travailleur social/personne en difficulté, chacun est en position d’acteur, à des places différentes, mais impliqué l’un par rapport à son projet personnel, l’autre par rapport à sa mission de soutien du projet de la personne. Des pratiques comme celles des réseaux d’échange de savoirs montrent l’intérêt pour la personne en difficulté d’être placée dans une situation qui la valorise en assurant un rôle qui lui permet de transmettre en même temps qu’elle peut recevoir. On peut évoquer la fierté et la joie de cette femme d’ATD Quart Monde qui explique combien le fait d’assurer, comme parent d’élèves, une fonction à la bibliothèque du collège, a modifié l’image qu’elle avait de l’école, sa relation à ses enfants, à son environnement, les relations de ses enfants avec le collège et le déroulement de leur scolarité ! Construire le lien.Finalement aider une personne, c’est lui permettre de construire, d’affirmer par elle-même un triple lien. Un lien individuel de soi à soi comme capable d’assumer un rôle, d’assurer des démarches, d’avoir du pouvoir sur sa vie. Un lien communautaire à un sous-système d’appartenance, famille, quartier, réseau, groupe, association, où elle va pouvoir trouver et développer de l’aide mutuelle. Un lien à la société en faisant valoir ses droits et en assumant ses devoirs. Tout cela nécessite de se donner les moyens de vivre la rencontre, de se situer dans l’accueil et l’ouverture, d’offrir une réelle écoute dénuée de tout jugement, de questionner sans cesse le sens de ses actes, de laisser la place au doute, d’adopter une posture professionnelle qui invite à la confiance et d’adopter un positionnement qui suppose implication et, souvent, un engagement militant. Et surtout du temps, beaucoup de temps… et oublier un peu que le temps… ce ne serait que de l’argent !

Myriam Fabre (version courte dans la Lettre aux Amis de septembre 2012)

P.-S.

1. Cet article reprend de larges extraits du rapport rédigé par le Conseil Supérieur du Travail Social : L’intervention sociale d’aide à la personne, éd. ENSP, 1998.

- 2. Définition donnée par le CSTS dans son rapport, p.18.

3. J.M. Belorgey, « Travail social, un nouvel humanisme ? La technicité au service de quelles valeurs ? », Les cahiers de l’actif, n°218_219, 1994.

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